La célébration du millénaire de l’abbaye St Nicolas d’Angers

Comme vous le savez peut-être, nous sommes dans les préparatifs de la célébration du millénaire de l’abbaye St Nicolas d’Angers. Et cette année, ce sont les 165 ans de l’achat de l’abbaye par Sainte Marie-Euphrasie Pelletier, en novembre 1854. Nous avons donc souhaité faire revivre ces belles pages de l’histoire de la congrégation, et ainsi vous donner un « avant-goût » de la fête qui vous sera proposée en août 2020.

 

L’abbaye St Nicolas, fondée en 1020 par Foulques III dit Foulques Nerra, comte d’Anjou, abrite un monastère de moines bénédictins jusqu’à la Révolution française. En 1791, l’abbaye est décrétée bien national et les moines sont expulsés. Elle devient propriété du département et connait différents usages (hôpital militaire, caserne, dépôt de mendicité, etc.). Au début des années 1850, l’abbaye est délaissée. Messieurs Joubert et Bonnaire, propriétaires de la « Manufacture Royale de Toiles à Voiles » à Angers en demandent la vente. Le département finit par y consentir et la met en vente aux enchères le 21 août 1854, sur une mise à prix de 100 000 francs. L’abbaye est acquise par la congrégation Notre-Dame de Charité du Bon Pasteur d’Angers le 30 novembre 1854 pour 106 000 francs.

En 1852, la ferme de Nazareth, à deux km de la Maison-Mère, avait été transformée en colonie agricole pour accueillir de jeunes détenues venues de différentes prisons de France. Le nombre de jeunes filles afflue et Nazareth devient vite insuffisant pour toutes les accueillir. On dit que Sainte Marie-Euphrasie voyait l’abbaye St Nicolas depuis la fenêtre de son bureau et savait qu’elle était mise en vente. Son état déplorable et le coût la faisant hésiter, M. Vallon, préfet du Maine-et-Loire lui aurait dit : « Achetez, Madame ! Dieu paiera ! ». Ainsi, malgré l’acquisition récente de Nazareth (en 1846), d’importantes dots et le soutien infaillible des bienfaiteurs lui permettent d’accomplir le projet d’achat. En particulier, sœur Marie de Ste Thérèse de Jacoby, hollandaise, et sœur Marie de St Pierre de Coudenhove, autrichienne, entrées dans la congrégation en novembre et décembre 1853, contribuent largement à l’acquisition de l’abbaye par leurs dots.

Le 30 novembre 1854, la tension est à son comble à la Maison-Mère. Les annales nous disent ceci : « Au chœur des religieuses, sur tous les autels et sous les cloîtres, devant toutes les statues des saints, notre vénérée Mère M. de Ste Euphrasie a fait placer des bougies allumées. Le silence dans la communauté ressemble à celui des jours de retraite : toutes nos sœurs prient en allant et venant dans la maison car c’est aujourd’hui que la ville d’Angers vend l’abbaye de St Nicolas et notre digne Mère voudrait l’acheter… Quelle joie lorsque le soir on nous dit : St Nicolas est à nous ! ».

Page de garde du cahier des charges pour la vente de l’abbaye par le département

 

Passée la joie de l’acquisition, les sœurs se mettent très vite au travail pour rendre la maison habitable. Le travail est colossal ! La fondatrice l’exprime ainsi dans une lettre du 20 février 1855 à sœur Marie du Divin Cœur Lionet, alors supérieure à Avignon : « Aujourd’hui cette belle abbaye est couverte de glace, de croix, de déchirements ; elle nage dans une mer d’abandon. Ce n’est pas croix d’argent. Notre si bon préfet a dit : « Achetez, oh ! achetez, Dieu le payera. » Déjà nous voyons la vérité de cette promesse, mais il est de ces croix, de ces poursuites, de ces persécutions qui ôtent la vie ! Enfin, Dieu ressuscitera cette belle œuvre. »

 

Voici plus précisément l’état dans lequel se trouve l’abbaye à l’hiver 1854 :

 

 

Livre des annales de la Maison-Mère (Angers), tome 4, p. 450

 

« Quand nous prîmes possession de l’abbaye de St Nicolas, elle était dans un état d’abandon difficile à décrire. Les vitraux étaient brisés, les dalles, les carreaux disparaissaient entièrement sous une couche de malpropreté, la poussière dormait sur les sculptures ; les jardins ne produisaient que des ronces et étaient le repaire des serpents, les vastes cours étaient remplies de pierres et de décombres. Tout enfin présentait l’aspect de la désolation. Les armoiries qui ornent le fronton du bâtiment principal, ne furent visibles que lorsque le Bon-Pasteur fit restaurer la façade en 1869, et encore fallut-il recourir aux archives de la ville pour déchiffrer ces armoiries. »

 

Un immense travail de déblaiement commence alors, mis en œuvre par quelques sœurs converses, aidées tous les jours pendant plus de six mois par douze novices.

 

 

Livre des annales de la Maison-Mère (Angers), tome 4, p. 451

« On se mit courageusement à l’œuvre : tout l’hiver, quelques-unes de nos sœurs, munies de provisions jusqu’au soir, sortaient le matin avant qu’il fit grand jour (le tunnel n’existait pas encore) pour aller défricher les terres et réparer l’intérieur du bâtiment, les ouvriers faisaient seulement les plus grosses réparations. Le travail était immense, effrayant ! N’importe ; nos infatigables sœurs continuaient leur tâche avec un admirable dévouement, sous l’impulsion que leur donnait notre bien aimée Mère Fondatrice. Qu’elles étaient heureuses de venir chaque soir lui raconter leurs succès de la journée, et comme cette bonne Mère jouissait et les encourageait ! Elle allait souvent à l’abbaye examiner les travaux dont elle dirigeait la marche. »

Les principaux travaux se font dans la cour de l’ancien cloître. Il était alors rempli de plusieurs mètres de hauteur de pierres et de décombres provenant de la destruction de l’église abbatiale en 1793.

Les sœurs mettent d’abord au jour de larges marches de pierre et notamment la porte d’accès à l’ancien réfectoire (l’actuelle chapelle). Des vestiges sont alors découverts.

 

Livre des annales de la Maison-Mère (Angers), tome 4, p. 451

« Ensuite on découvrit les fenêtres ogivales qui régnaient tout le tour du cloître, dans le préau, et des carreaux vernissés du XIIIe siècle dont le cloître était pavé. (Ces carreaux sont au musée de notre Maison-Mère, il y en a aussi au musée d’Angers.) »

Les carreaux qui se trouvaient à la Maison-Mère ont été perdus, mais quelques-uns sont toujours conservés dans les collections des musées d’Angers :

 

 

Les travaux effectués à l’emplacement de l’église permettent de retrouver quelques tombes et objets liturgiques des moines :

 

Livre des annales de la Maison-Mère (Angers), tome 4, p. 452

« Des fouilles pratiquées sur l’emplacement du porche de l’église abbatiale, le long du mur de l’ouest, firent retrouver un caveau en tuf, dans lequel étaient deux corps superposés.

On retrouva vers le haut de la grande nef et près du mur sud un anneau orné d’un brillant, et la pointe inférieure d’une crosse. Ces deux objets en cuivre et de style moyen-âge, furent placés au musée de notre Maison-Mère. Beaucoup de corps furent rencontrés dans les fouilles indiquées sur l’emplacement de la grande nef. »

 

 

Livre des annales de la Maison-Mère (Angers), tome 4, p. 452

« Vers l’extrémité du déambulatoire et la chapelle contigüe, deux tombes furent découvertes. L’une d’elles est un caveau d’une largeur double fait en tuf et peint en jaune. Le corps fut retrouvé avec ses ornements dont les couleurs brillaient encore aux rayons du soleil ; mais lorsqu’on y toucha, tout tomba en poussière.

Un des squelettes qui furent découverts portait encore un rabat de prêtre. Lors de la découverte des tombes, notre pieuse Mère Fondatrice fit dire des messes pour le repos des âmes de ces bons religieux1.

Nos sœurs trouvèrent aussi dans les déblayements une paire de burettes en terre, des médailles fort anciennes, des pièces de monnaie ou médailles représentant une barque, avec des caractères devenus illisibles.

1Dans la suite, la communauté réunit tous les ossements retrouvés et les enferma dans une seule tombe, vers le mur ; elle fit entourer ces anciens tombeaux et placer une croix de fer au milieu de ce petit cimetière. Une statue de St Benoît fut placée dans une niche. »

On imagine le ravissement des sœurs à la vue de ces objets précieux, aujourd’hui malheureusement disparus. Le petit cimetière, lui, existe toujours, bien entretenu et couvert de muguet.

 

Les travaux se poursuivent ainsi de longs mois, grâce au travail acharné des sœurs.

 

 

Livre des annales de la Maison-Mère (Angers), tome 5, p.27

« Utilité de l’acquisition de St Nicolas – Continuation des travaux.

La propriété de St Nicolas était un grand secours pour la Maison-Mère ; plusieurs emplois y furent transportés, ce qui devenait indispensable, vu l’augmentation du personnel. A la fin de l’année, quarante religieuses couchaient à l’abbaye.

Nos dévouées sœurs continuaient les travaux de déblaiement et de défrichement des terres, aidées de plusieurs détenues. Nous le répéterons : le travail était inouï ! Celles qui nous suivrons ne sauront jamais ce qu’il a fallu de dévouement pour mettre tout en ordre et les terrains en plein rapport. »

Une fois ces premiers travaux entrepris, l’abbaye est désormais à même d’accueillir l’œuvre pour laquelle elle a été achetée : les 4 premières détenues arrivent à l’abbaye le 9 mai 1855. Elles sont 14 en juillet, 40 en octobre et 65 en décembre.

 

Cependant, il n’existe alors aucun moyen de communication entre la Maison-Mère et l’abbaye, ce qui pose problème pour la vie en clôture monastique. Mère Marie-Euphrasie Pelletier a alors l’intuition de faire creuser un tunnel. La question est étudiée par un architecte, qui propose un tracé sous la route impériale n°23, c’est-à-dire l’actuelle rue St Jacques.

 Voici ce que disent les annales de la Maison-Mère :

 

 

Livre des annales de la Maison-Mère (Angers), tome 5, p.21

« Mais le bon Dieu était de notre côté ; notre bonne Mère Marie de Ste Euphrasie était si bienfaisante, elle était si fort appréciée des autorités, qu’elle obtint de Monsieur le Maire de la ville et de Monsieur Vallon, Préfet du département, ce que l’on aurait refusé à tout autre. »

 

Les autorisations sont donc obtenues en avril et mai 1855. Les annales poursuivent ainsi : « Les ouvriers se mirent à l’œuvre à la fin du mois de mai. Ils creusèrent sous la Route Impériale, firent jouer la mine, entr’ouvrirent le rocher et le travail avança rapidement. »

Le 25 août, le passage est suffisamment dégagé pour permettre un passage. Cet émouvant événement est ainsi narré :

 

 

Livre des annales de la Maison-Mère (Angers), tome 5, p.21-22

« Le dimanche 26 août 1855, à midi, tout le personnel de la Maison-Mère ; professes, novices et postulantes s’acheminèrent vers le tunnel. Le ciel était d’azur et le soleil brûlant ; bientôt nous entrâmes sous la voûte souterraine, quelques falots nous éclairent ; nous marchions avec précaution car le sol était inégal. Sorties du tunnel, nous gravîmes la montée entre ses deux formidables remparts, à travers des amas de pierres et un encombrement de matériaux. Nous montions toujours, et pour la première fois la belle façade de Saint-Nicolas se présenta à nos regards ! »

 

 

Sortie du tunnel du côté de l’abbaye (carte postale)

Sainte Marie-Euphrasie avait un grand désir de faire revivre l’abbaye comme lieu de culte. L’ancien réfectoire des moines est tout naturellement choisi pour servir de chapelle. Il faut dire qu’à la Révolution, il servait déjà pour les cérémonies religieuses clandestines. Un rapport du citoyen Morry, commissaire du gouvernement, au général Girarfon, commandant du département le 20 février 1800 indique ceci : « Dans huit maisons particulières les ministres du culte catholique y célèbrent leurs mystères... Les rassemblements sont plus ou moins nombreux. Celui qui a lieu au réfectoire de St Nicolas est considérable. Néanmoins la tranquillité publique n’est aucunement troublée ».

 

Ainsi, deux jours après la bénédiction de la propriété, la lampe du Saint-Sacrement est rallumée :

 

 

Livre des annales de la Maison-Mère (Angers), tome 5, p.23

« Pour notre Mère, il était une autre journée de plus grande consolation encore. Elle voulait rallumer la lampe du Saint-Sacrement dans l’abbaye de St Nicolas, et pour cela convertir en chapelle le réfectoire des moines. L’autorisation ecclésiastique lui en ayant été accordée, le 28 août, fête de Saint Augustin, Monsieur Joubert, vicaire général, bénit la nouvelle chapelle dont un petit autel en bois était le seul ornement.

Selon l’intention de notre pieuse Fondatrice, elle fut placée sous le vocable de l’Immaculée Conception. Cette cérémonie eut lieu en présence de notre vénérée Mère Générale et de toute la communauté qui s’était rendue de nouveau à l’abbaye de St Nicolas.

Après cette première cérémonie, le digne Monsieur Joubert alla bénir le tunnel, précédé de la croix et des cierges portés par les enfants de chœur.

Le lendemain, 29 août 1855, le St sacrifice de la Messe fut offert pour la première fois dans la chapelle de l’abbaye de Saint Nicolas. Ce fut Monsieur l’abbé Leroyer (Alexandre) chanoine honoraire de l’église cathédrale d’Angers, qui célébra cette première Messe. »

 

Quelques mots au sujet de l’autel de style Empire, don de Monsieur de Neuville. Sainte Marie-Euphrasie l’a fait emporter à Saint-Nicolas le 27 avril 1857, avant de commencer les travaux de réfection de la chapelle extérieure de la Maison-Mère. En effet, le style roman choisi pour la décoration de la chapelle de la Maison-Mère ne pouvait s’harmoniser avec l’autel de style Empire qui, depuis 1833, occupait le centre du chœur. La fondatrice avait dit alors ceci : « Quand on enlèvera l’autel, je m’en irai ; cela me ferait trop de peine en pensant que c’est Monsieur de Neuville qui l’a donné !... La reconnaissance me martyrise. »

 

 

La chapelle de St Nicolas – ancien réfectoire des moines (plaque de verre, v. 1910)

De très nombreuses messes ont été célébrées depuis à l’abbaye, pour les temps ordinaires comme pour les grandes occasions (processions de la Fête-Dieu, fêtes de St Nicolas, cérémonies pour le centenaire de la fondation en 1954, etc.).

 

 

Procession venant de la Maison-Mère, sortie du tunnel (photographie, sans date)

 

Celles qui y ont vécu en témoignent : malgré les difficultés matérielles, il y avait une belle vie communautaire, un grand esprit de communauté, une affection fraternelle.

De nombreuses sœurs et jeunes filles accueillies sont passées par l’abbaye, dans les sections Ste Euphrasie ou Ste Germaine. Ce bel édifice, classé monument historique en 1955, n’est pas forcément facile à adapter pour le travail éducatif.  Mais on fait au mieux (aménagement de boxes dans les dortoirs) et le parc de la Garenne tout proche permet un lieu de récréation agréable.

En 1970, les sections éducatives de St Nicolas sont fermées et les dernières sœurs de la communauté partent en septembre-octobre 1971. Entre octobre 1973 et 1999, l’association Notre-Dame de Lourdes, centre social d’accueil de jeunes, occupe l’aile ouest dite du « parc » (ancienne section Ste Euphrasie). L’autre partie est entièrement restaurée en 1975 pour accueillir le personnel religieux de la maison d’Orléans qui venait de fermer. En août 1976, ce sont 52 sœurs et 7 pensionnaires âgées, les « anciennes », qui s’installent à l’abbaye. On décide alors que la première messe sera célébrée le 29 août : par un heureux hasard, les sœurs se rendent compte que la lampe du Saint Sacrement va être rallumée 121 ans jour pour jour après la cérémonie présidée par Sainte Marie-Euphrasie !

Après le départ de la communauté en 2008, la lampe du sanctuaire est à nouveau rallumée en 2010 pour l’association Mission Langues, qui accueille des missionnaires du monde entier venant apprendre le français.

Elle brille toujours aujourd’hui, en 2019, témoin de l’histoire et de la foi des siècles passés !